Les silences qui s’installent lors d’un voyage prolongé révèlent une dimension fascinante de la condition humaine contemporaine. Dans notre société hyperconnectée où le bruit constant règne en maître, ces moments de mutisme involontaire ou choisi deviennent des fenêtres privilégiées sur nos mécanismes psychologiques les plus intimes. Qu’il s’agisse d’un trajet autoroutier de plusieurs heures, d’une traversée ferroviaire ou d’un vol long-courrier, l’espace confiné du transport génère des dynamiques communicationnelles particulières qui méritent une analyse approfondie.

Ces pauses conversationnelles ne constituent pas simplement des vides à combler, mais plutôt des révélateurs sociologiques qui trahissent nos anxiétés, nos mécanismes de défense et nos stratégies d’adaptation face à l’inconnu. L’étude de ces phénomènes silencieux ouvre des perspectives inattendues sur la façon dont nous négocions l’intimité forcée avec des inconnus ou même avec nos proches dans un environnement mobile restreint.

Psychologie des silences interpersonnels en milieu confiné automobile

L’habitacle automobile représente un microcosme social fascinant où se déploient des mécanismes psychologiques complexes. Cette bulle métallique de quelques mètres cubes devient le théâtre d’interactions humaines particulièrement révélatrices, notamment lorsque le silence s’impose comme mode de communication dominant. Les recherches en psychologie environnementale démontrent que l’espace restreint d’un véhicule amplifie les tensions relationnelles tout en créant paradoxalement des conditions propices à l’introspection collective.

Théorie de la proxémique d’edward T. hall appliquée aux espaces restreints

La proxémique, cette science des distances interpersonnelles théorisée par l’anthropologue Edward T. Hall, trouve une application particulièrement pertinente dans l’analyse des comportements en voiture. L’espace intime, normalement réservé aux relations les plus proches, se trouve violé par la configuration même de l’habitacle. Cette transgression involontaire des codes proximiques génère un stress territorial que le silence vient compenser comme mécanisme régulateur naturel.

Les passagers développent inconsciemment des stratégies d’évitement visuel et auditif pour reconstituer artificiellement leur bulle personnelle. Le regard fixé sur le paysage défilant, l’immersion dans un livre ou l’écoute d’une musique avec des écouteurs constituent autant de techniques de déterritorialisation psychologique qui permettent de supporter la promiscuité physique imposée par le voyage.

Phénomènes d’évitement communicationnel selon goffman

Erving Goffman, sociologue de référence dans l’étude des interactions sociales, a identifié plusieurs mécanismes d’évitement qui trouvent une résonance particulière dans le contexte du voyage automobile. Le concept d’inattention civile prend ici tout son sens : les passagers font semblant de ne pas remarquer la présence des autres tout en étant parfaitement conscients de leur proximité physique.

Cette forme de politesse sociale permet de maintenir l’illusion d’un espace privé dans un environnement public contraint. Les silences prolongés deviennent alors des performances sociales sophistiquées, où chaque participant joue son rôle dans une chorégraphie invisible de respect mutuel et de préservation de l’intimité collective.

Impact neurologique du confinement spatial sur la verbalisation

Les neurosciences modernes révèl

ent que le confinement spatial agit directement sur nos capacités de verbalisation. Lorsque nous sommes enfermés plusieurs heures dans un espace restreint, le cerveau limbique – siège des émotions et de la régulation du stress – est plus sollicité que le cortex préfrontal, associé au langage et à la prise de décision. Résultat : l’organisme privilégie des réponses de type survie discrète (économie d’énergie, retrait, observation) plutôt qu’une surenchère verbale épuisante.

Des études d’imagerie cérébrale menées dans des simulateurs de conduite montrent que, passé un certain temps de trajet monotone, l’activité des zones liées à la parole spontanée diminue au profit des réseaux de la pensée interne (le fameux « mode par défaut » du cerveau). Autrement dit, plus le paysage défile sans événement majeur, plus nous nous replions sur notre monde intérieur. Le silence n’est alors pas un manque de choses à dire, mais le signe d’un basculement neurologique vers l’introspection.

On observe aussi un phénomène de saturation sensorielle : bruits de moteur, vibrations, stimuli visuels répétés créent une forme de fatigue cognitive. Pour se protéger, le cerveau coupe ce qu’il peut – et la parole fait partie des premières variables d’ajustement. D’où ces moments où, après deux ou trois heures de route, vous sentez instinctivement que « parler demanderait trop d’effort » et que le silence s’impose comme une forme d’hygiène mentale.

Mécanismes de défense psychique lors des trajets prolongés

Sur le plan psychique, les longs trajets en voiture activent toute une palette de mécanismes de défense. La promiscuité, l’impossibilité de s’échapper physiquement et la durée créent un contexte proche d’une « mini huis clos » : nous sommes contraints de cohabiter avec les émotions des autres et les nôtres, sans véritable échappatoire. Le silence va souvent agir comme un pare-excitation, une sorte de paravent psychique pour contenir ce qui pourrait déborder.

Parmi les mécanismes les plus fréquents, on retrouve l’évitement (feindre de dormir, se plonger dans son téléphone), la rationalisation (« de toute façon on a déjà tout dit, inutile de parler ») ou encore l’humour qui vient détourner un sujet potentiellement conflictuel. Chaque non-dit, chaque phrase retenue au bord des lèvres témoigne de cette tentative d’autorégulation. Le silence devient ainsi un outil de négociation invisible : on dose ce qu’on ose aborder, on diffère certaines conversations, on protège la relation… ou on la met à distance.

Chez certains, ce mutisme peut aussi prendre une forme plus passive-agressive : on se tait ostensiblement pour signifier un désaccord ou une blessure, en espérant que l’autre devinera. Le véhicule se transforme alors en caisse de résonance émotionnelle : un simple changement de posture, une façon de regarder la route plutôt que le passager suffit à « parler » à la place des mots. Comprendre que ces silences sont souvent des défenses – plutôt qu’un manque d’intérêt – permet déjà de les vivre avec un peu plus de lucidité et moins de culpabilité.

Typologie des silences selon la durée et l’intensité du voyage

Si tous les silences en déplacement n’ont pas la même signification, c’est qu’ils s’inscrivent dans des régimes de voyage très différents. Un Paris–Lyon en voiture un samedi de départ en vacances n’a rien à voir avec une nuit blanche en bus vers l’Espagne ou un aller-retour éclair en train pour un entretien d’embauche. La durée, l’intensité émotionnelle du trajet et le type de transport façonnent des formes de mutisme spécifiques.

On peut ainsi distinguer des silences de transition, propres aux courts déplacements, et des silences de transformation, caractéristiques des voyages plus longs qui laissent le temps à la pensée de se déployer. De la même manière qu’il existe plusieurs vitesses de marche, il existe plusieurs vitesses de silence. Les sections qui suivent proposent une typologie de ces moments muets, à partir de contextes de voyage très concrets que beaucoup d’entre nous connaissent : autoroutes A6 et A10, TGV Paris–Marseille, traversées transatlantiques ou covoiturage longue distance.

Silences contemplatifs sur les axes autoroutiers A6 et A10

Qui n’a jamais éprouvé, quelque part entre Nemours et Beaune sur l’A6, ce curieux mélange de lassitude et de sérénité, lorsque les conversations s’épuisent et que seuls demeurent le ronronnement du moteur et le défilement des panneaux verts ? Sur les grands axes autoroutiers comme l’A6 et l’A10, le paysage devient une sorte de bande-son visuelle qui autorise un silence contemplatif singulier. Le ruban d’asphalte, monotone mais familier, agit comme un mantra visuel qui favorise la rêverie éveillée.

Ce type de silence se rapproche de ce que certains psychologues appellent la vacance attentionnelle : l’esprit se détache progressivement de l’urgence du quotidien pour entrer dans un état de flottement. On pense à tout et à rien, on revisite des souvenirs, on imagine l’arrivée, on se projette. Le conducteur, lui, reste focalisé sur la route, mais bénéficie aussi de manière paradoxale de cette forme de semi-automatisme de la conduite. À condition, bien sûr, de rester vigilant : c’est d’ailleurs parce que ce silence est si propice à la rêverie que les recommandations de sécurité invitent à multiplier les pauses sur ces grands axes.

Dans ce cadre, le silence n’est plus un vide menaçant à combler, mais une zone neutre où chacun a le droit de se retirer en soi-même sans avoir à se justifier. On baisse parfois le volume de la radio, on laisse la lumière de fin de journée envahir l’habitacle et on se contente d’être là, côte à côte, sans projet de conversation. Ces « blancs autoroutiers » peuvent devenir, si on les accepte, de puissants temps de régénération mentale, proches de ces quietcations où l’on se donne enfin la permission de ne pas être performant, ni même particulièrement sociable.

Mutisme défensif lors des trajets Paris-Marseille en TGV

À l’opposé de ce silence contemplatif, le TGV Paris–Marseille cristallise un autre type de mutisme : le mutisme défensif. En un peu plus de trois heures, on traverse verticalement le pays, souvent pour des motifs chargés d’enjeux (déplacements professionnels, retrouvailles familiales, départ en vacances attendu). Les voitures restent des espaces semi-publics où se côtoient cadres absorbés par leur ordinateur, familles surexcitées et voyageurs solos casque sur les oreilles. Chacun négocie à sa manière la proximité imposée à 320 km/h.

Ce silence-là est souvent entretenu par une panoplie d’objets barrières : écouteurs, écrans, dossiers relevés, livres tenus bien haut. Il s’agit moins de se reposer que de marquer symboliquement son territoire dans un wagon parfois bondé. Les regards se croisent brièvement, puis s’évitent avec la précision d’un ballet goffmanien. On ne parle pas, non pas parce qu’on n’en a pas envie, mais parce que la situation sociale implicite dicte de ne pas déranger, de ne pas s’imposer, de ne pas « faire intrusion ». Vous l’avez peut-être déjà ressenti : dire un simple « bonjour » peut sembler presque transgressif.

Pourtant, cette réserve n’est pas nécessairement synonyme d’hostilité. Elle fonctionne comme une convention tacite, un contrat de coexistence pacifique où chacun s’engage à respecter la bulle mentale de l’autre. La SNCF a d’ailleurs institutionnalisé ce besoin de calme avec les « voitures silence », où ce mutisme défensif devient une norme affichée. Le paradoxe, c’est que ce cadre protège autant les introvertis que les extravertis fatigués, heureux de se voir offrir un alibi social pour ne pas converser.

Pauses méditatives durant les traversées transatlantiques

Les traversées transatlantiques – qu’elles soient aériennes ou maritimes – plongent les voyageurs dans une temporalité radicalement différente. On quitte un continent pour un autre, on change de fuseau horaire, de saison parfois. Ce « temps suspendu » crée un contexte idéal pour des pauses méditatives, que certains recherchent consciemment, quand d’autres les découvrent presque malgré eux. Entre deux plateaux-repas, alors que la cabine est plongée dans la pénombre, le silence collectif prend des allures de retraite de silence improvisée.

Psychologiquement, ce moment de flottement au-dessus de l’Atlantique ressemble à un sas : ni tout à fait encore là-bas, plus vraiment ici. Les bruits sourds du moteur et la lumière bleutée rappellent ces environnements de méditation guidée où l’on cherche à se déconnecter des stimuli ordinaires. Ceux qui acceptent de poser leurs écrans, ne serait-ce que quelques minutes, découvrent souvent un état de présence étonnant : les sensations corporelles (poids du corps sur le siège, respiration), les micro-mouvements des voisins, les variations de luminosité deviennent de nouveaux repères.

Nombre de voyageurs profitent d’ailleurs de ce silence pour écrire dans un carnet, faire le point sur leur vie, ou simplement se laisser traverser par les pensées, à la manière des retraites silencieuses qui se multiplient. On retrouve ici les bénéfices documentés des voyages silencieux : baisse de la tension, regain de clarté mentale, perception plus fine de ses besoins. À condition de tolérer une certaine dose d’inconfort – celui de se retrouver seul face à soi-même, sans le refuge permanent de la parole ou des notifications.

Silences stratégiques en covoiturage BlaBlaCar longue distance

Les trajets longue distance en covoiturage, type BlaBlaCar, constituent un laboratoire fascinant de silences stratégiques. Ici, la règle du jeu est claire : des inconnus se partagent un habitacle pendant plusieurs heures, souvent sans autre lien qu’un algorithme et une envie d’optimiser le coût du voyage. Comment gérer cet entre-deux, où l’on n’est ni tout à fait étranger, ni vraiment intime ? Le silence devient une ressource à négocier collectivement.

Dès les premières minutes, chacun pose ses balises : vanne de brise-glace, question sur la musique, remarque sur la circulation. Puis, progressivement, les rythmes se calquent. On bavarde un peu, on se raconte ses projets… avant que les premiers « silences test » n’apparaissent. Ces moments où la conversation retombe sans malaise sont décisifs : ils permettent de vérifier si le groupe peut coexister sans se sentir obligé de combler chaque seconde de bruit. Ceux qui ont déjà fait plusieurs covoiturages le savent : accepter que le trajet comporte des phases de mutisme est un signe de maturité relationnelle.

Parfois, le silence joue aussi un rôle protecteur. On coupe court à des sujets potentiellement polémiques (politique, religion, choix de vie) en se réfugiant dans l’observation du paysage ou la contemplation de son téléphone. À l’inverse, il arrive que le conducteur propose ouvertement un « moment calme », façon « voiture silence » improvisée : on baisse la musique, on annonce qu’on va se concentrer sur la route, et tout le monde profite de cette parenthèse. Utiliser consciemment ces silences stratégiques, c’est finalement reconnaître qu’un bon voyage ne se mesure pas au nombre d’anecdotes échangées, mais à la qualité de la cohabitation, paroles comprises – et non-dits assumés.

Communication non-verbale et signalétique corporelle en déplacement

Lorsque les mots se raréfient en voyage, le corps prend naturellement le relais. Postures, micro-mouvements, direction du regard, gestion des écouteurs ou du dossier de siège constituent une véritable signalétique corporelle qui règle la vie à bord. Dans un train, un avion ou une voiture, nous lisons en permanence ces signes, souvent sans nous en rendre compte : un casque posé sur les oreilles indique « ne pas déranger », un livre refermé et posé sur les genoux peut signifier « ouvert à la discussion ».

Cette communication non-verbale fonctionne comme un système de feux tricolores émotionnels. Position du corps tournée vers la fenêtre : rouge, je suis dans ma bulle. Orientation légère vers le centre de l’habitacle, épaules relâchées : orange, pourquoi pas échanger quelques mots. Regard appuyé, sourire, objet partagé (offrir un bonbon, proposer une boisson) : vert, la voie est libre pour la conversation. Vous l’avez peut-être déjà expérimenté : il suffit parfois d’un changement de posture pour que l’ambiance d’un compartiment se transforme totalement.

Les visages jouent aussi un rôle central : une micro-moue, un froncement de sourcils, un bâillement répété font circuler une information claire sur la fatigue, l’ennui ou l’irritation. En milieu confiné, ces signaux sont amplifiés, presque grossis par la proximité. D’où l’importance, si vous voyagez à plusieurs, d’apprendre à lire ces indices pour ajuster votre propre comportement : proposer une pause, baisser le volume sonore, respecter un moment de retrait. À l’inverse, en tant que voyageur, vous pouvez aussi utiliser consciemment ce langage corporel pour « dire » votre besoin de silence ou, au contraire, votre envie de contact, sans prononcer un mot.

Anthropologie des rituels de silence dans les transports collectifs

Au-delà de la psychologie individuelle, le silence en voyage obéit à des règles culturelles étonnamment codifiées. Prendre un TER, monter dans un avion long-courrier ou s’installer dans un compartiment couchettes SNCF revient, quelque part, à entrer dans un rituel social partagé, avec ses tabous, ses micro-cérémonies et ses transgressions possibles. Les anthropologues s’y intéressent de plus en plus, y voyant un miroir de nos façons contemporaines de gérer l’intimité, la civilité et le bien-être collectif en mouvement.

On pourrait presque parler de « liturgie du trajet » : à chaque type de transport, ses gestes convenus (enlever ou non ses chaussures, dire bonjour au voisin, tirer le rideau, fermer le hublot) et son niveau de silence attendu. Déroger à ces codes, c’est prendre le risque de se voir rappeler à l’ordre – parfois explicitement, souvent par de simples soupirs appuyés ou regards réprobateurs. Comprendre ces rituels, c’est se donner les moyens de voyager plus sereinement, en respectant le confort de tous sans renoncer au sien.

Codes sociaux implicites dans les TER régionaux français

Les TER régionaux français forment un univers à part, fait de migrations quotidiennes, de scolaires bruyants, de travailleurs fatigués et de voyageurs occasionnels. Ici, le silence est plus négociable que dans un TGV : la norme n’est pas le mutisme absolu, mais plutôt un bruit de fond acceptable. On discute à voix basse, on téléphone parfois, on rit à l’occasion… à condition de rester dans une sorte de « zone grise » sonore que chacun évalue intuitivement.

Les codes sociaux implicites s’apprennent vite. Lors des heures de pointe, le wagon se transforme en extension du bureau ou du salon : on retrouve les mêmes conversations de météo, de travail, de famille. Mais passé un certain seuil (musique qui s’échappe des écouteurs, appel vidéo sans casque, éclats de rire répétés), la communauté réagit. Toux exagérée, changement de place, observation appuyée du fautif : autant de rappels symboliques à l’ordre du vivre-ensemble sonore. Les annonces « merci de respecter la tranquillité des autres voyageurs » viennent simplement mettre des mots sur ce contrat tacite.

Pour vous, ces codes implicites sont autant d’indicateurs à suivre : si la voiture est globalement calme, mieux vaut se caler sur cette ambiance plutôt que d’imposer sa norme personnelle. À l’inverse, si le wagon bourdonne déjà de conversations, vous pouvez vous autoriser un échange discret sans craindre de perturber la quiétude générale. L’enjeu n’est pas de viser le silence absolu, mais de trouver cet équilibre dynamique où chacun peut supporter le trajet sans surcharge sonore ni frustration.

Protocoles de non-communication en cabine d’avion long-courrier

La cabine d’un avion long-courrier obéit à des protocoles de non-communication particulièrement stricts, bien que rarement formulés. On s’y installe pour plusieurs heures, parfois une nuit entière, à quelques centimètres d’inconnus avec lesquels on ne prononcera peut-être jamais plus que deux mots. Dès l’embarquement, les voyageurs aguerris déploient une stratégie : repérage de l’espace de rangement, installation du coussin et de la couverture, choix de la position du siège. Tout est fait pour créer un micro-cocon dans un environnement partagé.

Le silence attendu ici n’est pas total, mais très fortement encadré. On échange des formules minimales de politesse (« bonjour », « excusez-moi », « merci »), on commente parfois la durée du vol ou la qualité du repas, puis chacun replonge dans son monde. Les écouteurs distribués par la compagnie fonctionnent comme des objets totems de ce non-dit collectif : une fois en place sur les oreilles, ils signalent qu’on se retire de l’espace social commun. Les hôtesses et stewards eux-mêmes respectent ce rituel, adaptant le volume de leur voix à l’atmosphère de la cabine.

Transgresser ces protocoles – en parlant fort, en éclairant ses voisins avec son écran, en occupant l’accoudoir sans négociation – revient à briser un pacte. À l’inverse, jouer le jeu de cette non-communication assumée permet souvent de mieux vivre les contraintes du vol : chacun sait qu’il peut, dans une certaine mesure, disparaître dans le silence sans être jugé. Pour beaucoup, ce moment de retrait forcé devient une rare opportunité d’être injoignable, loin des sollicitations habituelles, et c’est aussi ce qui fait la valeur de ces temps suspendus.

Étiquette du silence en compartiment couchettes SNCF

Les compartiments couchettes SNCF ajoutent une dimension intime à ces rituels du silence : on y dort (ou tente d’y dormir) à quelques mètres, voire quelques dizaines de centimètres, de parfaits inconnus. L’étiquette sonore y est d’autant plus cruciale. Une fois les couchettes installées, la plupart des voyageurs baissent d’eux-mêmes le ton, comme si la simple présence des draps et des oreillers activait une norme de quasi-domesticité : on est « chez soi » et « chez les autres » à la fois.

Le silence nocturne n’est pourtant jamais absolu : chuchotements, bruissements de sacs, éclats de rire étouffés rythment le début de nuit. Rapidement, une régulation collective se met en place. Celui qui continue à parler trop fort se fait rappeler à l’ordre d’un « chuuut » ferme mais poli, les lumières s’éteignent compartiment par compartiment, les rideaux se tirent. Au petit matin, la levée de ce silence suit elle aussi un rituel : on se racle la gorge, on plie ses draps, on échange parfois un sourire complice avec ce voisin de nuit qui restera, souvent, sans prénom.

Dans ce contexte, respecter le silence, c’est aussi accepter la vulnérabilité des autres : nous dormons, bâillons, descendons de notre « scène sociale » habituelle. Éviter les appels tardifs, choisir des emballages discrets, limiter les allers-retours dans le couloir : autant de petites attentions qui transforment un simple moyen de transport en expérience collectivement supportable. On pourrait y voir, en creux, une école du tact : apprendre à exister avec les autres en faisant le moins de bruit possible.

Neurosciences cognitives du traitement de l’information pendant les temps morts

Les temps morts du voyage – ce fameux « entre-deux » où il n’y a rien à faire d’autre qu’attendre l’arrivée – ne sont pas des vides pour le cerveau, bien au contraire. Les neurosciences cognitives montrent que, lorsque nous ne sommes pas engagés dans une tâche précise, un réseau spécifique s’active : le réseau du mode par défaut. Il est impliqué dans la rêverie, l’auto-réflexion, la projection dans le futur et l’élaboration de notre récit de vie. Autrement dit, ce que nous appelons « ne rien faire » est en réalité un travail silencieux d’intégration d’informations.

En voyage, ce réseau est particulièrement sollicité. Le cadre change, les repères habituels disparaissent, les stimuli nouveaux affluent. Le silence permet alors au cerveau de trier ces données : que garder de ce que je viens de vivre ? Que signifie pour moi ce déplacement ? Quels choix ai-je envie de faire en rentrant ? Comme dans une sorte de « sauvegarde en arrière-plan », ces temps calmes favorisent la consolidation de la mémoire et la restructuration de nos priorités. Plusieurs études ont d’ailleurs montré que des périodes de silence régulières améliorent la créativité et la capacité de résolution de problèmes complexes.

Vous l’avez peut-être remarqué : les idées de projets, les prises de conscience personnelles, les décisions importantes émergent souvent dans un train, un avion, une voiture, bien plus que devant un écran surchargé de notifications. C’est précisément parce que le cerveau dispose alors d’un espace de traitement sans interruption. À l’image d’un ordinateur qui a besoin de temps pour installer une mise à jour, nous avons besoin de ces parenthèses silencieuses pour intégrer ce que la vie nous envoie. Plutôt que de chercher systématiquement à combler ces moments par des vidéos ou des flux d’informations, nous pourrions les considérer comme des séances gratuites de « maintenance cognitive ».

Stratégies d’interprétation des micro-expressions faciales en voyage

Dans un environnement où la parole se fait rare ou mesurée, nous devenons, parfois sans le savoir, de fins décodeurs de micro-expressions faciales. Un léger pincement des lèvres, un sourire en coin, un sourcil qui se lève suffisent à nous informer de l’humeur d’un voisin de siège ou d’un proche. Ces micro-signaux, qui durent moins d’une demi-seconde, constituent un langage subtil que notre cerveau traite à grande vitesse, souvent en dessous du seuil de conscience.

En voyage, développer une lecture bienveillante de ces signes peut transformer l’expérience. Un copilote qui fixe la route, mâchoire serrée, trahit peut-être sa fatigue ou son stress : c’est le moment idéal pour proposer une pause ou prendre le relais. Un inconnu en face de vous qui esquisse un sourire hésitant lorsque vos regards se croisent en TGV envoie un signal d’ouverture : à vous de décider si vous voulez y répondre par un mot ou simplement par un signe de tête. Comme en musique, ces micro-variations de visage sont les nuances qui donnent sa couleur à la partition silencieuse du trajet.

Attention toutefois à une tentation fréquente : sur-interpréter ces signes comme autant de jugements sur vous. En contexte de fatigue, de décalage horaire ou de stress, un visage fermé ne signifie pas forcément rejet ou hostilité ; il peut simplement refléter un état interne passager. Garder à l’esprit cette marge d’erreur, c’est se protéger de malentendus inutiles. Plutôt que de vous demander systématiquement « qu’est-ce que l’autre pense de moi ? », vous pouvez vous poser une question plus féconde : « de quoi cette expression pourrait-elle être le signe pour lui, dans ce contexte précis ? ».

En affinant cette capacité d’observation, vous transformez les silences du voyage en un terrain d’apprentissage relationnel privilégié. Vous apprenez à ajuster votre distance, votre ton, vos initiatives. En un sens, chaque long trajet devient un atelier discret d’intelligence émotionnelle, où l’on découvre que l’essentiel de ce que nous nous disons les uns aux autres ne passe pas par les mots, mais par ces micro-signes échangés, presque sans bruit, sur la grande scène mobile de nos déplacements.